Critiques...

Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 15:20

J'ai retrouvé le Paul Auster que j'aime dans son dernier roman : « Seul dans le noir ».
Ce roman est pourtant très différent de « Moon Palace », « Leviathan » ou « New-York Trilogy ». Moins "romanesque" et plus intimiste. Et pourtant le monde actuel y est astucieusement et métaphoriquement mis en scène. Tout s'imbrique dans une construction romanesque brillante.



Tout se passe en une nuit, la nuit d'un insomniaque.


Un vieux monsieur handicapé, dans son lit, compte les heures avant les premières lumières de l'aube et les premiers chants des oiseaux. Il passe le temps, l'esprit vif, trop vif, trop éveillé. Dans son esprit, tout vient, revient, se crée, se recrée.



Les souvenirs malgré lui abondent. Il n'en veut pas mais ils ne le quittent pas si facilement. Bien obligé alors de les laisser défiler, ceux surtout dont l'héroïne est sa femme...

Le présent : sa fille chez qui il habite désormais, sa fille si seule pourtant, sa petite-fille venue elle aussi se réfugier chez sa mère, sa petite-fille si seule pourtant.

L'imaginaire : l'histoire qu'il invente de bout en bout, une nouvelle histoire chaque nuit. C'est en imaginant cette histoire, insolite et terrifiante, qu'il commence la longue nuit blanche du roman. Une histoire américaine, celle d'une Amérique détestable, ravagée par une guerre civile, une Amérique qui se dissout dans un monde parallèle à un autre monde, réel lui, dans lequel le vieil homme insomniaque s'est donné un rôle terrible et mortifère. Cette création progressive, qu'il n'a pas l'intention d'écrire, dont l'intérêt est qu'elle reste fixée dans sa tête et lui permette de passer le temps, seul dans le noir, occupera une grande partie de cette nuit, interrompue sans cesse par le passé qu'il regrette et le présent qui l'inquiète.

Par Dorothy - Publié dans : Critiques
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 15:23

« Je ne vous aime pas, Lars Tobiasson-Svartman. »




J'ai d'abord rencontré votre femme. Enfermée dans un hôpital psychiatrique. Folle. Muette. Vite rattrapée après sa tentative de fuite.



Puis, très vite, vous apparaissez. Vingt-trois ans plus tôt. Vous êtes hydrographe. Vous sondez les fonds de la mer Baltique, à l'aube de la Grande Guerre, pour y tracer les passages secrets qu'emprunteront les bâtiments militaires.



Pas de distance. Ce « il » livre bien vos pensées et votre regard.



Je peux situer très précisément le moment où vous avez commencé à me faire peur. Il a fallu que j'apprenne le point de vue d'un autre, qui, lui, vous avait rencontré, avait vu vos yeux, vos gestes, votre sourire, pour que je cesse de vouloir m'identifier, pour que votre personnalité commence à se brouiller et que je recule, comme devant un gouffre. « J'ai embarqué un mirage », avait écrit le lieutenant Jakobsson avant de mourir.


J'ai commencé à craindre pour cette femme que vous aviez découverte lors d'une promenade en canot, vivant seule dans sa cabane, sur une île rocheuse et glacée.


Malgré l'existence de cette épouse laissée à Stockholm, je n'avais d'abord pas perçu autre chose en vous que la puissance, peut-être légitime, du désir.


Puis vous n'avez cessé vos allers-retours entre votre vie de convenances et cette femme et son île, que vous possédiez à nouveau après une longue marche sur la glace.


Une longue marche dans votre âme glacée, une découverte progressive de l'abîme que vous cachiez en vous et vous révélez à vous-même. Un abîme de mensonges et de faux-fuyants.
Désireux de posséder les deux femmes, les deux mondes, les deux personnalités que vous avez créées, ne pouvant vous résoudre à la vérité, vous tuez même. Vous vous découvrez assassin, le pire d'entre tous, celui qui prémédite son acte. Vous êtes prêt à recommencer.


Vous semblez vous découvrir en même temps que se déroule votre lente chute en enfer. Vous semblez à la fois perdu, impuissant et méthodique.


Vous rêviez de trouver un point où votre sonde ne rencontrerait pas le fond marin. C'est en vous qu'a véritablement eu lieu la recherche.


Je connaissais son roman « Tea bag » et surtout ses excellents polars, tous ses Wallender.

Et j'ai découvert un autre Mankell, un de plus. Dans cette peinture de la noirceur de l'âme, il n'a jamais été aussi proche de Dostoïeski, qu'il dit admirer.

Par Dorothy - Publié dans : Critiques
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 15:24

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »

 

 

Le soir où j'ai commencé ce roman, j'étais épuisée. Je l'ai pris en me disant que j'allais me contenter de lire quelques pages, juste pour me faire une idée, pour prendre la température. Je prévoyais de toute façon de m'endormir dessus, comme il m'arrive souvent, que le livre soit bon ou pas. Je pensais de toute façon à mon réveil scandaleusement matinal 7 heures plus tard. Il ne fallait pas que je traîne...


Mais j'ai été happée.


Et réveillée pour de bon.



Pietro, le narrateur, est sur la plage avec son frère. C'est la fin de l'été. Des voix attirent leur attention. Deux femmes sont en train de se noyer.


Pietro nage d'un côté, son frère de l'autre, chacun vers l'une de ces femmes.
Des pages et des pages. Pietro raconte par le menu son sauvetage héroïque d'une femme hystérique.
La narration incroyablement rythmée, les longues phrases cadencées, toutes les pensées de Pietro, désespérées, ironiques, souvent insolites, plongent le lecteur dans cette lutte violente des deux corps.


.....
Je me suis levée, ai tourné en rond quelques minutes. Enervée : un peu inquiète parce que le temps filait, parce que le sommeil m'avait échappé. Parce que le livre était là sur mon lit.

Je me suis recouchée... J'ai continué.



Alors que Pietro s'illustrait sur la plage et permettait à une femme de continuer de vivre, au même moment une autre femme, la sienne, mourait d'une rupture d'anévrisme.
.....
C'est la rentrée des classes. De retour à Milan, Pietro accompagne sa fille de 10 ans, Claudia, à l'école. Alors qu'elle le quitte pour rejoindre sa classe, il la rappelle et, sans y croire lui-même, lui fait la promesse de rester devant l'école, toute la journée, de l'attendre là jusqu'à ce qu'elle sorte.


Ce premier jour, Pietro tient sa promesse. La petite ne manifeste encore aucun désespoir après le décès de sa mère, mais on ne sait jamais, ça pourrait lui tomber dessus sans prévenir, il faut qu'il soit dans le coin, au cas où.


Il passe la journée du lendemain au même endroit, et toutes celles qui suivent.
Automne. Hiver.


Sa fille n'a pas encore reçu le coup sur la tête. Pas de crise, pas encore.

Pour lui non plus, pas encore de chaos. Sa vie a continué, calme. Il ne s'est pas encore effondré et cela le sidère.



Ce sont les autres, ses collègues, sa belle-sœur, son frère, qui, étrangement, s'agitent autour de lui, et viennent le voir, dans sa voiture ou sur le banc du square, toujours devant l'école. Viennent déverser sur lui leur souffrance.


Lui reste en suspens. Il observe et commente ces désordres, les mouvements furieux de la vie, en attendant...



"Je ne peux pas continuer. Je vais continuer" est une citation de Beckett, mise en exergue.

Par Dorothy - Publié dans : Critiques
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 15:25

Je viens juste de terminer le dernier roman de Ian McEwan, Samedi. Cela peut paraître étonnant, le premier passage auquel je repense est une remarque du narrateur sur les ongles délicats de sa fille, parfaits, soignés, pas peinturlurés, juste couverts d'un vernis transparent. Ça le rassure, ce soin discret qu'elle prend de ses ongles. Ça le rassure parce qu'il a lu ou entendu quelque part qu'on connaît un peu une personne en regardant ses ongles...

 


Une seule journée dans la vie d'un homme, un samedi, en février 2003. Neurochirurgien bientôt quinquagénaire. Cela n'influe pas sur la vie personnelle d'Henry mais ce jour-là est particulier : c'est celui de la manifestation géante, à Londres, contre l'engagement militaire des Britanniques dans la guerre en Irak. Cette question l'intéresse, il pense s'être fait son opinion, mais il ne l'observe que de l'extérieur.

 
Ce samedi ne commence pas comme tous les autres pour une autre raison, à laquelle il ne peut s'empêcher de s'intéresser davantage : Henry, levé de bonne heure, se poste à la fenêtre de sa chambre et observe, dans le ciel, l'avancée fascinante et terrifiante d'un avion dont le train arrière est en feu.


Aux premières heures du jour, sa journée commence avec la pensée d'une possible catastrophe aérienne et de ses conséquences.



Puis il enchaîne les activités rituelles de ce premier jour du week-end. Chacune d'entre elle dans un étrange état de dédoublement réflexif et de lucidité.


Face à ses contradictions, aux petites défaillances de son corps, annonciatrices des choix qu'il devra se résoudre à faire. A l'amour qu'il éprouve pour sa femme et pour chacun de ses deux enfants, leur personnalité différente, le rôle qu'il joue dans leur vie. Son métier, la certitude de sa compétence, le plaisir que lui procure son contrôle quand il opère.



Mais il y a eu aussi, ce jour-là, un autre moment inédit : la confrontation tendue, chargée d'une violence latente, entre Henry et un jeune homme, dans une rue désertée par les manifestants, sa propre attitude alors, qui l'obsède mais dont il ne peut pas encore mesurer les conséquences alors que la journée continue d'avancer...



En somme, ce samedi-là ne peut pas non plus se terminer comme tous les autres...

 

Par Dorothy - Publié dans : Critiques
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 15:26

D'abord, le titre. Ce titre, et la personnalité qu'il suggère, sont attirants. J'aime les hérissons, l'animal et son équivalent humain. Je réalise que j'ai toujours été séduite par des hérissons. Ils sont élégants, ça c'est bien vu. Pas bavards. Très soupçonneux. Discrets. Peureux, ils se mettent en boule et leur détente alors, quand ils se détendent, n'en est que plus délectable.



Les héroïnes de ce roman ont ceci en commun qu'elles sont deux hérissons, pourtant apparemment très différentes l'une de l'autre. Elles vivent toutes les deux dans un immeuble parisien cossu. L'une est la concierge de l'immeuble, une cinquantaine d'années, laide et revêche. L'autre est une jeune adolescente de 12 ans, riche, extrêmement intelligente et/donc extrêmement malheureuse.


La concierge, Renée, cache bien son jeu. Elle est en réalité une grande érudite, lit Kant, se passionne pour la musique classique, le cinéma japonais classique et les natures mortes des grands maîtres. Aucune intrusion possible de ces locataires suffisants et futiles, rassurés de voir en elle l'archétype de la concierge polulo illettrée - et « voir » est un grand mot -, dans son jardin secret de la l'Art et de la beauté.


La petite fille, Paloma, se cache. Ses parents et sa sœur sont des étrangers. Inutile qu'ils sachent à quel point elle est intelligente, il est impossible qu'elle parvienne un jour à communiquer avec eux. Elle a d'ailleurs prévu de foutre le feu à l'appartement puis de se suicider quand elle aura atteint ses 13 ans. En attendant, et pour vivre ses derniers mois de manière intelligente et constructive, elle écrit deux journaux, celui des « pensées profondes » et celui du « mouvement du monde ».


Les deux regards et narratrices se croisent. Vous aurez compris que les deux personnages finiront par se rencontrer...


Ce n'est pas le livre qui m'aura le plus marquée cette année, mais le style et les réflexions de cette jeune romancière professeur de philosophie, Muriel Barbery, sont assez réjouissants. Elle s'est trouvé deux voix de choix, à la fois satiriques, très profondes et amusantes.



Tenez, juste cette citation. Je choisis ce passage parce que je l'ai lu à d'autres il y a quelques jours lors d'un stage sur la « remédiation » et le « socle commun » au collège...


Paloma écrit ceci :


« ... quand, ce matin, s'ajoutant à la corvée habituelle d'un cours de littérature sans littérature et d'un cours de langue sans intelligence de la langue, j'ai éprouvé un sentiment de n'importe quoi, je n'ai pas pu me contenir. Mme Maigre faisait un point sur l'adjectif qualificatif épithète (...). « C'est pas possible de voir des élèves aussi incompétents en grammaire, a-t-elle ajouté en regardant spécialement Achille Grand-Fernet. (...) « Mais à quoi ça sert, la grammaire ? », a-t-il demandé. (...) Mme Maigre a poussé un long soupir, du genre « faut-il que je me coltine encore des questions stupides » et a répondu : « ça sert à bien parler et à bien écrire. » Alors là j'ai cru avoir une crise cardiaque. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi inepte. Et par là, je ne veux pas dire que c'est faux, je veux dire que c'est vraiment inepte. Dire à des adolescents qui savent déjà parler et écrire que la grammaire, ça sert à ça, c'est comme dire à quelqu'un qu'il faut qu'il lise une histoire des W.-C. à travers les siècles pour bien savoir faire pipi et caca. C'est dénué de sens ! Si encore elle nous avait montré, sur des exemples, qu'on a besoin de connaître un certain nombre de choses sur la langue pour bien l'utiliser, bon, pourquoi pas, c'est un préalable. (...) Mais si Mme Maigre croit que c'est seulement à ça que sert la grammaire... On a su dire et conjuguer un verbe avant de savoir que c'en était un. (...) Moi, je crois que la grammaire, c'est une voie d'accès à la beauté. (...) Quand on fait de la grammaire, on a accès à une autre dimension de la beauté de la langue. Faire de la grammaire, c'est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue, en quelque sorte. Et c'est là que c'est merveilleux, parce qu'on se dit : « Comme c'est bien fait, qu'est-ce que c'est bien fichu ! », « Comme c'est solide, ingénieux, riche subtil ! ». Moi, rien que savoir qu'il y a plusieurs natures de mots et qu'on doit les connaître pour en conclure à leurs usages et à leurs compatibilités possibles, ça me transporte. Je trouve qu'il n'y a rien de plus beau, par exemple, que l'idée de base de la langue, qu'il y a des noms et des verbes. Quand vous avez ça, vous avez déjà le cœur de tout énoncé. C'est magnifique, non ? Des noms, des verbes... »

Par Dorothy - Publié dans : Critiques
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